De plus en plus anglo... québécois
MICHEL BÉLAIR
Édition du samedi 08 et du dimanche 09 mars 2008
Sous la nouvelle direction de Roy Surette, le Centaur compte s'ouvrir encore plus à la réalité d'ici
Lors de la nomination de Roy Surette à la tête du Centaur Theatre, l'été dernier, Paul Lefebvre -- oui, celui du Théâtre français du CNA -- m'avait dit de lui que c'est l'homme qui a fait connaître Michel Marc Bouchard aux Canadians. Ce n'est pas rien.
À Victoria surtout, où il a dirigé le Belfry Theater pendant une décennie, à Vancouver aussi et à Calgary, Winnipeg et Toronto, Roy Surette aura par exemple orchestré des lectures publiques et même monté un peu partout The Coronation Voyage (Le Voyage du couronnement) de Bouchard. Il connaît bien Michel Tremblay aussi, qu'il compare volontiers à Tennessee Williams pour la force et la densité de son théâtre: il a programmé les versions anglaises de Bonjour là! Bonjour!, Sacré Manon, damnée Sandra, À toi, pour toujours, ta Marie-Lou, Les Belles-soeurs et plusieurs autres pièces, presque toujours dans la traduction de Linda Gaboriau...
Bref, même s'il ne parle pas un traître mot de français (malgré son nom et ses origines) et qu'il n'avait jusqu'ici fait que des voyages ponctuels «trop rapides» à Montréal avant d'être désigné, en juin, Roy Surette connaît des morceaux importants du théâtre que l'on fait ici. Même si on ne l'a pas souligné beaucoup, c'est peut-être une des raisons qui expliquent son choix -- «surprenant» s'il faut en croire les confrères de la presse anglophone montréalaise -- par le comité chargé de trouver un remplaçant à son prédécesseur ayant quitté inopinément le théâtre, Gordon McCall...
Dans la communauté
Le précédent directeur aura toutefois mené l'institution qu'est le Centaur pendant une dizaine d'années après le départ de son fondateur Maurice Podbrey et c'est lui qui a largement entrouvert la porte de la compagnie anglophone aux professionnels de la scène d'ici, quelle que soit leur langue. Roy Surette a l'intention d'aller encore plus loin.
Lors de notre rencontre en début de semaine, il m'a d'abord parlé avec enthousiasme de la pertinence et de l'impact sur le public de Relative Good de David Gow, le «thriller politique» qui est à l'affiche du Centaur jusqu'à la fin de mars. Puis il a dit vouloir travailler pour que la compagnie de la rue Saint-François-Xavier «approfondisse ses racines ici» tout en continuant à s'inscrire dans le circuit des compagnies canadiennes importantes. Il nous a même fait une fleur en nous donnant le scoop du spectacle d'ouverture de la prochaine saison, la 40e du Centaur...
C'est avec Scorched, la version anglaise d'Incendies de Wajdi Mouawad, que le Centaur ouvrira en effet sa prochaine saison en septembre. La production du Tarragon Theatre de Toronto, dans la traduction de Linda Gaboriau toujours, est mise en scène par Richard Rose. Scorched a connu un succès «fulgurant» au Canada et Surette croit avoir trouvé, en programmant la pièce ici, une belle façon de créer de nouveaux liens entre son théâtre et la ville où il a pignon sur rue.
Voilà une idée brillante! Une belle façon d'attirer l'attention du milieu montréalais qui voudra voir ce que les Anglos ont pu faire du texte que Mouawad avait lui-même mis en scène de si brillante façon. Mais ce n'est pas tout...
Le nouveau directeur artistique n'a pas voulu en dévoiler plus sur sa prochaine saison, puisque les médias seront conviés au Centaur dans une petite semaine précisément pour cela, mais il a par contre tenu à préciser ce qu'il entend par sa «volonté d'ancrer davantage le Centaur dans la communauté».
«Il y a à Montréal des écoles de formation extraordinaires: le volet anglophone de l'École nationale, évidemment, mais aussi celles de Dawson et de Concordia, entre autres, dont les finissants ont enrichi considérablement la scène culturelle d'ici. David Gow, par exemple, qui signe aussi la mise en scène de Relative Good, a étudié, travaillé et vécu "autour" du Centaur depuis une trentaine d'années. Il a été formé à Dawson, tout comme deux des comédiens de sa pièce qu'il a voulu bien ancrée dans la réalité d'après-11-Septembre, ici, et dans laquelle on retrouve les mêmes lignes de fond que dans la tristement célèbre "affaire Arrar". C'est un texte puissant, très incarné. Une production aussi très forte, dérangeante... »
Liens de complicité
Surette confiera qu'il n'a pas mis beaucoup de temps à saisir, depuis son arrivée il y a moins d'un an, à quel point la communauté théâtrale anglophone montréalaise est riche et incroyablement diversifiée; beaucoup plus, par exemple, qu'elle ne l'était au tournant du millénaire, tout le monde en conviendra...
«Il se passe beaucoup de choses intéressantes dans le milieu. L'offre de spectacles est fantastique et les approches des compagnies sont très différentes, complémentaires: c'est très enrichissant, très stimulant... Le public est formé de toutes les tranches d'âge et il semble vouloir se rajeunir. C'est là-dessus, je pense, qu'il faudra beaucoup travailler: élargir le public du Centaur en lui proposant des choses différentes. C'est ce que je veux faire avec la programmation de ma première saison, vous verrez, et c'est ce que nous faisons déjà en finissant cette année avec les créateurs d'ici que sont David Gow et Michel Tremblay, qui viendra clore la saison et le cycle de Gordon McCall avec son Forever Your's, Marie-Lou dans la mise en scène fabuleuse de Sarah Stanley.»
Roy Surette a raison de souligner l'apport de Gordon McCall, le précédent directeur, qui a voulu tisser de plus en plus de liens de complicité entre le Centaur et la vie culturelle montréalaise. C'est lui qui a accepté avec enthousiasme la proposition d'Yvan Bienvenue de mettre en place un volet anglophone des Contes urbains, qui sont devenus (aussi) les Urban Tales. Pour Surette, c'est un formidable exemple à suivre et, oui, les Urban Tales seront là encore, tout juste avant Noël, dans un peu plus de neuf mois. «C'est de là qu'il faut partir, de ce genre d'actions communes ou croisées. Multiplier les initiatives, comme lors du passage du dramaturge torontois John Mighton à Montréal, alors que le CEAD, le Prospero, le Quat'Sous, l'École supérieure de théâtre de l'UQAM et le Centaur se sont en quelque sorte associés pour créer un événement exceptionnel.» Roy Surette a bien raison: cela ne peut qu'enrichir la vie de tout le milieu théâtral...
On commence à peine à entendre parler, à évaluer et à voir concrètement ce qu'apporte au théâtre d'ici ce milieu anglo dont le principal but n'est plus maintenant d'aller se faire voir ailleurs. Avec l'Infinitheatre, le groupe Main Line tout droit sorti des bureaux du Fringe, avec le Saidye, solide de l'autre côté de la montagne, avec tout ce qui grouille et s'agite autour du MAI, avec tous ceux que j'oublie aussi ou que je ne connais pas encore, les Anglos n'ont jamais été aussi présents sur les scènes montréalaises.
S'il faut en croire Roy Surette, ce n'est qu'un début.